Littérature
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Une balade au combini avec Sayaka Murata

Dans les lignes qui suivent, vous aurez l’occasion de découvrir une interview de Sayaka Murata, auteure du roman Konbini et lauréate du prix Akutagawa. Il s’agit de la traduction d’un entretien entre celle-ci et Fran Bigman, journaliste freelance pour the New York Review Daily, Washington Post, the Times Literary Supplement, Words Without Borders, et Granta.com. Une fan,  Naoko Sato, est également présente.

L’interview

Fran Bigman: Quand avez-vous eu l’idée de rédiger un roman sur la thématique du travail dans les konbini ?

Sayaka Murata: Je voulais écrire à ce sujet un jour ou l’autre, mais je ne pensais l’aborder que lorsque je serais plus âgée et après avoir quitté le combini. Avant d’écrire ce roman, j’écrivais d’autres choses, mais cela ne se passait pas aussi bien. Puis, tout à coup, j’ai compris que je devais juste essayer d’écrire sur ce sujet et j’ai terminé le roman en six mois. C’était si rapide.

FB: L’écriture est-elle à ce point inhabituelle pour vous?

SM: D’habitude j’écris lentement. J’ai peut-être pu terminer rapidement à cause du personnage principal. C’est une personne un peu étrange et sa personnalité est différente de celle de mes précédents personnages. Je voulais vraiment écrire sur elle, alors les mots sont sortis de plus en plus vite.

Naoko Sato: En quoi ce roman est-il différent de votre travail précédent?

SM: J’écrivais des romans réalistes, puis, tout à coup, j’ai commencé à écrire des choses étranges, comme un livre sur des gens qui mangent les morts. Avec « Konbini », je voulais écrire un roman à peine dans les limites de la réalité normale. C’est donc comme si j’essayais de revenir au réalisme après avoir écrit des étrangetés : j’ai produit quelque chose qui est devenu à la fois un roman réaliste, mais aussi un peu étrange.

FB: L’écriture de fiction réaliste est-elle différente de l’écriture de fiction dystopique ?

SM: C’est pareil pour moi, parce que lorsque j’écrivais cet étrange texte dystopique, j’essayais de le rendre mentalement très réaliste. J’ai essayé d’écrire sur les sentiments réels des personnages, même situés dans un contexte étrange, comme lorsque j’écrivais Dwindling World (Roman de Murata datant de 2015, inédit en dehors du Japon, se déroulant dans une société du type « Le meilleur des mondes » et dans laquelle les gens n’ont plus recours au sexe d’avoir des enfants).

FB: Pensez-vous qu’il y a de la place pour le mystique dans notre monde technologisé? Je pense à votre nouvelle «A Clean Marriage», votre premier ouvrage en traduction anglaise publié hors du Japon – les lecteurs le trouveront dans un numéro de Granta’s Japan paru en 2014. L’histoire parle de reproduction à l’aide d’une machine, réalisée comme un rite spirituel. Votre héroïne dans « Konbini » considère ces magasins comme des espaces sacrés modernes.

SM: Oui, je pense fermement qu’il existe un sentiment spirituel dans notre société. Je sens peut-être qu’il existe sous des formes plus pures. Comme on ne nous dit pas ce qu’il faut croire comme si fut le cas pour les générations précédentes, des expériences telles que l’accouchement sont de plus en plus coupées du rituel. Mais souvent, beaucoup de gens trouvent soudainement quelque chose et commencent à y croire fermement. Comme au Japon, il y a maintenant beaucoup de femmes qui aiment fréquenter les sanctuaires. De tels endroits ne sont plus ceux où nous nous rendons avec nos parents. Nous allons dans les sanctuaires à cause de nos relations personnelles avec ces derniers.

FB: L’expérience du travail, en particulier les emplois précaires, n’est pas un thème très courant dans la littérature japonaise, n’est-ce pas?

SM: Je pense qu’il existe des romans sur le travail en entreprise, mais il est peut-être rare d’écrire un roman sur une femme travaillant à temps partiel dans un lieu familier, comme un combini. Il y a bien quelques romans sur les employés d’entreprise, mais un roman sur un travail à temps partiel est peut-être inhabituel. Travailler à temps partiel dans un combini est souvent considéré comme un travail que n’importe qui, même un étudiant, peut faire. Il est donc un peu étrange d’ rencontrer un personnage principal du même âge que moi, c’est-à-dire 35 ou 36 ans.

FB: Keiko, votre protagoniste, n’a jamais été capable de suivre les règles tacites de la société. Quand elle commence à travailler au combini et agit conformément au manuel, elle se sent plus à l’aise. La structure du combini signifie-t-elle la liberté pour Keiko ou, au contraire, la contraint-elle?

SM: Je pense que Keiko était la plus naturelle quand elle était aussi nue que le voulait la nature, comme à la maternelle, quand elle était capable de dire ce qu’elle voulait dire. Mais quand elle a commencé à travailler au combini, elle du faire face à tellement de contraintes, que celles-ci l’ont transformée en une créature très humaine. Lorsqu’elle porte le masque de caissière, elle peut se comporter en humain, comme si elle était véritablement humaine. Ce n’est pas ce qu’elle était, mais cela lui permet de rencontrer des gens qui l’acceptent et qui ne la traitent pas comme une folle. Elle s’est ainsi libérée de son isolement. En ce sens, cela signifiait la liberté pour Keiko.

FB: Au début du roman, Keiko pense que travailler dans un konbini fait d’elle un «rouage normal dans la société», un être humain «normal» comme tout le monde. À la fin, cependant, elle déclare à son mari: «Plus qu’une personne, je suis ouvrière dans un combini.» Est-ce que sa conception de « l’humain normal» change au cours du récit?

SM: Oui. Au début, elle a commencé à travailler à temps partiel dans un combini parce qu’elle voulait être considérée comme normale. Mais en vieillissant, les gens ont commencé à penser que c’était étrange pour elle de continuer à faire cela. Alors, elle commence à faire semblant d’avoir une relation avec un homme, puis les gens qui l’entourent la traitent à nouveau comme une personne normale. Mais ce n’était pas ce qu’elle voulait.

Source: Literary Hub, le 20 juin 2018

Crédit de la photo: Literary Hub

4 commentaires

    • Japon moderne dit

      Merci beaucoup pour les commentaires ! J’ai consulté votre blog moi aussi et je ne manquerai pas de m’y inscrire 🙂
      A vrai dire, Sayaka Murata a déjà une bibliographie florissante à son actif, mais seul Konbini a été traduit pour le moment.

      J'aime

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